Vous reprendrez bien un petit morceau de Suisse ?

Ces Suisses ont quitté le pays, mais attachés à leur culture, ils se sont mis en tête de la transmettre à leur nouvel entourage. Rencontre entre fromages et plaques de chocolat.

Kägi, cornettes, Dar-vida, caquelons, Parfait, Ricola, röstis tout prêts… Bref, tout ce donc vous pouvez rêver helvétiquement parlant se trouve chez Chuchichäschtli – Kleiner Küchenschrank. « Ce qui marche le mieux, ce sont les saucisses de veau, les Zweifel, le Ragusa, la bière Quöllfrisch, le fendant, les Victorinox, et en hiver la fondue et la raclette évidemment », liste Chris Fankhauser. Rien de très exceptionnel jusqu’ici me direz-vous. Si ce n’est que nous ne sommes pas dans une épicerie d’un petit village suisse, mais à Berlin, dans le quartier de Wilmersdorf, à quelques stations de U-Bahn de Zoologischer Garten. Dans sa boutique où le rouge et le blanc dominent, Chris me raconte, avec ce petit accent suisse-allemand, ce parcours qui l’a mené jusqu’ici.

Tout a commencé le 9 novembre 1989, lorsque le mur est tombé. « Je suis resté toute la nuit devant ma télé. C’était mon chapitre de l’histoire du monde. » Fasciné par cette ville, le Soleurois la visite régulièrement, sans jamais songer à s’y établir. Jusqu’au jour où…

« A l’époque, j’étais directeur de CityDisc. L’entreprise allait faire faillite, j’ai dû la revendre. Cela a été très dur émotionnellement ; j’ai pris une période pour moi, pour me libérer de tout ça.» C’était en 2008. Avec son ami, ils s’installent alors dans la capitale allemande. Se calmer pendant quelques temps, réfléchir au futur à un moment donné. « Je ne voulais pas recommencer un tel travail qui me rendait malade. Et un jour, dans un café, j’ai eu cette idée folle d’ouvrir un magasin suisse à Berlin! » Trois mois plus tard seulement, le projet se concrétisait. « Je m’y connaissais en dvds, disques, médias… Ce n’était pas du tout le cas avec l’alimentaire ! On n’était pas sûr que cela allait fonctionner, mais l’idée était nécessaire à ce moment-là… Alors que Matthias gérait ici, je suis retourné à Zürich pour pouvoir financer les débuts. Quand cela a commencé à rouler, j’ai déménagé pour de bon. »

Cinquième Suisse
Chris Fankhauser dans son magasin si bien nommé Chuchichäschtli.©AH
Une ville qui te rend riche autrement

Ouvert il y a quatre ans et demi, Chuchichäschtli accueille une majorité d’Allemands, « ceux qui vivaient en Suisse, ceux qui y ont passé des vacances, ceux qui aiment le pays et qui reconnaissent la qualité des produits. » Et bien sûr des compatriotes – plus de 20’000 à être établis dans la capitale. Eh oui, malgré un concept plutôt extravagant, des clients, ils en ont. « On peut être contents, sourit Chris, même si c’est beaucoup de travail. » Collaborer avec les fournisseurs – plus de 50 -, être à jour avec les documents pour traverser la douane, parer aux éventuels soucis… Tout ça pour un salaire dérisoire. «Personne ne travaillerait pour une telle paye en Suisse. Mais l’argent ne fait pas tout, il y a d’autres valeurs. »

Telle que la liberté. Vivre sa vie comme on l’entend, sans être jugé. « C’est une ville très open; tout le monde s’en fiche, tu es comme tu es! »

Et connaître son « kiez » comme si l’on résidait dans une petite commune. « J’ai habité 20 ans à Zürich, je ne connaissais que mes voisins du dessous et en face. Ici, c’est toute la rue ! » Aisé de se faire des amis du cru? Non, la vie citadine pose tout de même quelques barrières, fait remarquer Chris. Mais selon cet expatrié, l’acceptation se fait facilement, Suisses et Autrichiens n’étant pas des étrangers pour les Allemands. Au schwytzertütsch près !

Quand le fromage devient luxe

A quelques 300 kilomètres à vol d’oiseau du Chuchichäschtli, c’est un Swiss Cheese que l’on retrouve étonnement au bord d’une route à Praha-Libuš, à une bonne demi-heure du centre ville de Prague. Ici, si chocolats, Cenovis et chips sont aussi au rendez-vous, ce sont les fromages suisses qui ont la part belle. Pâtes dures, molles, persillées, plus de 100 choix provenant de tous les cantons se pavanent derrière la vitrine. Une véritable fromagerie comme on les connaît si bien sur terres helvètes. « C’était un produit qui manquait », explique simplement Barbara John.

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Barbara derrière sa belle vitrine de fromages suisses. ©AH

Retour sur le pourquoi du comment.

« On n’avait jamais pensé à émigrer, me lance-t-elle, tout de go. Mais mon mari, hôtelier, se retrouvait toujours à voyager. Son travail nous a offert une chance de nous installer au Portugal. » Madère d’abord, puis l’Algarve. Joli l’été, mais triste l’hiver. L’offre pour Prague tombe ainsi à pic, où ils s’y installent en 1998. « C’était en octobre. On est passé de la plage au gris et au brouillard. Les enfants, qui étaient nés au Portugal, n’avaient jamais dû porter des collants, des vêtements chauds ! On a dû tout acheter », se souvient Barbara en riant.

Ciel gris, champs gris. Grise mine! L’adaptation à Prague n’est guère simple, principalement au niveau de la langue, « le plus grand handicap, avoue la Suisse-Allemande. Mais vu que les enfants commençaient l’école enfantine tchèque, que l’on avait des difficultés à trouver des mamans parlant d’autres langues, c’était une motivation encore plus grande! »

Quoi qu’il en soit, la tribu s’acclimate. La vie suit son cours jusqu’en 2004, où Peter est envoyé près de Padoue, toujours pour le travail ; là encore, la famille le suit. Mais le job ne se déroulant pas sous les meilleurs auspices, le Valaisan décide de le quitter deux ans plus tard. « On s’est demandé ce qu’on allait faire… » La Suisse, le fils aîné, Nicholas, s’y serait bien vu y vivre. « Lui, il est Suisse, il en est fier, c’est sa patrie, sa nation ! sourit Barbara. Mais comme tout le monde se sentait bien à Prague, qu’on y avait des amis et qu’on avait laissé les petits inscrits à l’école, on est revenu. » La Suisse, avouent-ils, ils n’y ont jamais vraiment vécu.

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Malgré les difficultés, Peter et Barbara se sentent bien dans la région qu’ils ont choisi. ©AH

Installé dans la Bohème centrale, le couple se réadapte, adopte le rythme de vie tchèque, entre soirées entre amis à boire des litres de bières – évidemment! -, tours à vélo en famille, balades en forêt, et sport national soit la cueillette de champignons… Dans le coin, ils se sentent bien. Le centre de Prague? Ils n’y vont que par obligation. « Là-bas, c’est la dépression », rigolent-ils.

Quand le folklore mérite salaire

Et le travail me direz-vous? Peter, lui, continue dans le métier, en tant que freelance. Quant à Barbara, après avoir fait un break pour s’occuper des enfants, elle se remet dans l’hôtellerie, où elle y avait auparavant fait ses armes. Mais entre horaires intenses, week-ends et jours fériés à la trappe, la quadragénaire réalise que ce job n’est plus fait pour elle, et décide alors de se lancer dans ce projet atypique de fromagerie.

Bien plus que tenir un petit shop, la Zürichoise entreprend un travail de longue haleine depuis six ans. Voyez les étiquettes de confitures, d’Ovomaltine, de viande des Grisons que vous lisez nonchalamment? Elle les traduit toutes en tchèque. Car ici, personne ne connaît les produits helvétiques, encore moins les fromages. « La raclette, c’est très populaire. Mais le reste? On me demande ce que c’est, on trouve que ça pue! » Aussi, Barbara se voit obligée de se montrer partout où elle le peut, que ce soit dans les marchés, les food festival ou en organisant des dégustations afin de démocratiser les produits.

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Vous y comprenez quelque chose vous?! ©AH

Malgré un investissement personnel, la Suissesse se retrouve aujourd’hui dans une impasse. « J’aime ce travail, j’y ai rencontré plein de gens, mais ce que je fais, c’est du folklore. Et on ne fait pas d’argent avec le folklore… Oui, au centre de Prague, il y a des riches, des étrangers qui achètent. Et encore, on parle de centaines d’euros, pas de milliers. Dans le coin par contre, les gens comptent leurs sous. Pour eux, le fromage est trop cher. Tout comme le vin, que je ne propose même pas. »

Elle déplore le manque de support de la Suisse. « J’ai demandé de l’aide à Gruyère, Emmental, Appenzell… Pour eux, ce marché n’est pas assez intéressant. » La patronne ne lâche pas (encore) l’affaire – en témoigne le premier étage ouvert depuis une année qui fait office de café et accueille réunions et séminaires – mais devra peut-être bientôt se résoudre à passer à autre chose.

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Un café à l’image de la Suisse. ©AH

Peter l’admet, « on fait tout le contraire de ce que l’on est censé faire. On achète des produits chers pour les vendre à Prague. Et on paye les études de deux de nos enfants à Zürich et à Genève avec un salaire tchèque. Si on n’avait pas la famille qui aidait, on n’y arriverait pas. » Aujourd’hui, le quinquagénaire cherche mais désespère retrouver un travail en Suisse. « On paye notre enthousiasme », conclut-il.

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