Heureux qui comme Ulysse

Cela fait 37 ans que Bernard Beutter est établi en Grèce. Malgré un quotidien pas toujours évident, il ne se verrait pas retourner en Suisse. Sa femme Christina y songe, dans un futur lointain. Par sécurité.

« A ceux qui me demandent pourquoi je reste ici, je leur répond : viens vivre ici trois ans et on en reparle !» Trois ans, le temps de se faire une véritable idée d’un pays selon Bernard Beutter. Ce dernier ne nie pas le dysfonctionnement de l’État, admet que la crise a montré ses limites, il n’empêche ; la qualité de vie en Grèce est pour lui incomparable à celle de la Suisse. Installé sur son balcon au premier étage de sa maison, une ancienne soierie entièrement retapée par sa femme architecte, Bernard Beutter ne pèse pas ses mots : « On vit dans un Paradis. » Criquets en fond sonore, golfe Pagasétique devant nos yeux, soleil au zénith, l’environnement ne le dément pas.

Cinquième Suisse
Le chat couché, le coucher de soleil. Cliché habituel grec! ©AH

Ce pays de Cocagne comme il l’appelle, il la découvert en 1979, à l’âge de 28 ans, à une époque où l’envie de vivre ailleurs était plus forte que tout. Ne pas penser au lendemain. Voyager avec insouciance. Le mythe de la génération des soixante-huitards, explique-t-il. « En Suisse, je me sentais à l’étroit, géographiquement, spirituellement… Après avoir terminé le Conservatoire, je ne me voyais pas nécessairement rester là. » Né à Engelberg, enfance à Lucerne, multiples déménagements en Suisse romande… Il raconte ne s’être jamais réellement senti enraciné à un endroit en particulier. L’opportunité de partir se profile à l’horizon grâce à sa copine de l’époque, originaire de Grèce, qui désirait revenir au pays. Ni une ni deux, « nous avons chargé la vieille Citroën avec deux malles, un chat et un couple ! »

Insouciance peut-être, sans tomber dans l’inconnu tout de même. « La famille à Athènes nous a permis de faire le premier pas, de trouver un appartement. Et les Grecs ont le cœur sur la main, ils m’ont accueilli à bras ouverts. » La langue, il n’avait pas d’autre choix que de l’apprendre sur le tas. Quand aux contacts que Bernard Beutter s’était procuré auprès de musiciens suisses philhellènes, ils lui ont rapidement ouvert les portes du monde du travail. « Il y avait peu de flûtiste sur place », fait-il remarquer. Une chance.

Collaboration avec des orchestres, poste de professeur, on lui propose en plus de cela un emploi en Crète. Trois jours par semaine durant l’année scolaire, l’enseignant prendra l’avion pour dispenser son savoir à Héraklion, Réthymnon et Chania, et ce pendant sept ans. « Le flûtiste volant », lance-t-il en souriant.Un sourire qui cache une réalité toute autre. Père de deux enfants, la famille se retrouve relayée au second rang. Seule solution : tous s’installer en Crète. Une opportunité pour le mélomane. Terrain vierge dans son domaine, l’île offre à Bernard Beutter une grande liberté de mouvement : à côté de son travail, le voilà monter un orchestre de chambre, son propre spectacle, un festival. « En Suisse, si tu n’es pas quelqu’un de connu, si tu n’as pas d’appui, tu n’arrives à rien… Ici, on m’a fait confiance.»

Un retour au pays

La mélodie du bonheur grecque? Rien n’est moins sûr. Un divorce sur lequel il ne veut pas s’étendre, un retour à la patrie durant une année. « J’ai eu un coup de mou à un moment donné. J’y ai travaillé tout un été, je pensais revenir définitivement. Mais je me suis rendu compte que les conditions de vie et de travail étaient quand même bien différentes. » Et d’ajouter en souriant : « En Suisse, il faut bosser, alors qu’ici, on peut vivre avec peu ». Il semblerait que l’homme se soit définitivement adapté aux us et coutumes des hellènes ; il s’est même fait naturaliser en 1993, n’acceptant pas son difficile statut d’étranger. « Je voulais avoir les mêmes droits et obligations. »

Après un bref passage helvétique, le Suisso-grec retourne ainsi vivre dans « son » pays. Mais des problèmes de santé en 2007 lui font réaliser que les infrastructures pauvres de l’île pourraient devenir un obstacle dans le futur. La rencontre avec Christina, sa deuxième femme, sera déterminante : il la rejoint à Kato Lechonia, petit village près de Vólos, où de nouveaux challenges l’attendent. « Vólos végétait : il fallait donner un nouveau souffle à la musique. » Il donne l’exemple du théâtre lyrique, détruit par un séisme, qui n’avait jamais été retapé, faute de budget. Plein de bons sentiments, Bernard Beutter restructure l’école de flûte, rassemble des musiciens, forme un orchestre d’élèves du Conservatoire… Mais les bons sentiments ne font pas tout. Face à la crise, le budget se raréfie, « les gens montrent leur vrai visage. » Préférant garder les bons souvenirs, l’idéaliste préfère se retirer. Entre consultations, jury et coups de main à droite à gauche, Bernard Beutter vivote. Un peu mieux avec sa préretraite, demandée en juin 2015, reçue ce printemps, seulement… Bref. L’administration grecque ! « On s’y fait », lance-t-il blasé.



Un retour au pays, bis

Cinquième Suisse
Manger au bord de l’eau, une tradition dans la région. ©AH

Agria, 22 heures, un mardi soir. Les locaux sont attablés aux restaurants longeant la baie de Kolpos Volou. Scène habituelle d’un peuple qui ne reste que très rarement enfermé chez lui. Le couple commande du tsipouro, la liqueur locale, déguste les quelques mezzés qui l’accompagnent. « La Suisse, je l’aime, je la sens, je suis son évolution, mais je suis bien trop adapté ici », répond Bernard Beutter à la question sempiternelle d’un retour aux origines. Au détour de la discussion, l’Athénienne Christina concède avoir fait la demande pour obtenir la nationalité suisse, « par sécurité ». Son mari acquiesce. « Et si je peux choisir, j’aimerai être Jurassienne ! » Elle se reconnaît dans ce canton francophone « qui a lutté pour son identité », se verrait bien vivre dans ce joli pays qui l’a accueillie une année durant, à l’âge de 12 ans, pour apprendre le français. Non seulement architecte, mais aussi urbaniste, avocate – dans son domaine – et apicultrice, Christina se reconvertirait bien en tavillonneuse si l’occasion se présentait.

Compères, les deux amoureux se complètent. Nul ne sait de quoi sera fait leur avenir. Heureux qui comme Ulysse feront peut-être un beau voyage…

Cinquième Suisse
Bernard et Christina face au coucher de soleil. C’est beau l’amour à la grecque! ©AH
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