Quitter Madrid pour mieux revenir

La chaleur quasi étouffante de Madrid fait fuir une bonne partie de la population durant l’été. Rencontre avec quelques irréductibles Helvètes.

Malasaña. Quartier bohème de Madrid. Boutiques vintage, cafés cosy. Place animée où enfants courent et crient sous le soleil, jeunes trentenaires discutent autour d’un verre de tinto de verano, vieillards jouent aux jeux de société. Au milieu de toute cette effervescence, La Fondue de Tell se distingue. A peine la porte franchie, l’Espagne vous semble alors à des milliers de kilomètres. A l’intérieur du restaurant, l’ambiance est tamisée, la musique en allemand et le coucou sonne 14 heures. Non sans oublier « le cor des Alpes d’Yverdon, les cloches du Jura, le téléphone de Saint-Imier ! ». Mariano Rodríguez, le patron, me fait fièrement remarquer, avec ses trois mots de français, que la décoration provient du cru, à 100% ! « A chaque fois qu’on allait en Suisse, on ramenait quelque chose », raconte Marlène Tellenbach. En 20 ans, ils en ont eu le temps d’amasser de la vaisselle, des caquelons et des objets typiques. Oui, deux décennies déjà qu’ils ont eu cette idée folle d’ouvrir un restaurant suisse au cœur de la ville. « Quand je l’ai connu, mon mari était dans l’hôtellerie : il possède le café d’à côté, explique Marlène. Il a toujours aimé la Suisse et la fondue ! continue-t-elle. Quand ce local s’est retrouvé vide, ça nous a donné l’idée d’ouvrir un établissement qui n’existait pas en Espagne. »

35° à l’extérieur. Peut-être plus. Difficile de se faire une idée précise de la température si ce n’est que la réputation de la chaleur étouffante madrilène est respectée. Pourtant, en ce dimanche après-midi, pendant que Marlène me parle de sa vie, de son parcours, un jeune couple déguste une fondue. Nul besoin d’attendre quelques flocons de neige semblerait-il. « Évidemment, ça marche surtout en hiver, admet la patronne. Mais ici, la majorité des clients ne sont pas suisses, nous avons toute sorte de public: des Espagnols, des vieux qui ont vécu en Suisse, des jeunes couples qui voyagent, qui se plaisent à découvrir d’autres cuisines… »

Un cadre de vie bien distinct

La découverte. Celle qui a quitté Saint-Imier il y a 30 ans pour apprendre l’espagnol était « ouverte aux voyages, à connaître autre chose ». Elle ne croyait pas si bien dire. Venue pour pratiquer une langue étrangère, elle n’aurait jamais pensé s’établir définitivement à Madrid pour une histoire d’amour. « Vu que j’étais là, je suis restée… lance la Suissesse avec désinvolture. Même si Mariano n’aime pas trop le chaud, il aurait quand même eu plus de mal à s’acclimater au pays.» L’Espagne, elle l’a heureusement toujours apprécié. Jusqu’à la venue de ses deux enfants.

« En ville, c’est quand même plus difficile. A ce moment-là, j’ai pensé qu’ils seraient moins libres que je ne l’ai été. Je suis un peu triste de ne pas avoir pu leur offrir ce que j’ai vécu», se désole-t-elle. Elle regrette aussi l’éducation suisse, bien meilleure « en tout cas il y a 30 ans de cela ».

Diego, justement, franchit la porte du restaurant pour un dernier au revoir à ses parents avant de repartir sur Genève. Il y suit des études de droit international. Au détour d’une conversation en espagnol avec sa mère, il m’explique se plaire en Suisse, espère trouver une colocation à Lausanne où il avait déjà pu y séjourner lors d’un échange Erasmus. « Avec l’économie et la politique du pays, c’est clair que je ne reviendrai plus jamais ici », ajoutant tout de même qu’il y réfléchira, dans 10 ans peut-être…

La discussion est rapidement avortée. Mariano doit se rendre dans leur deuxième restaurant, El Chalet Suizo, pour régler les derniers détails avant la fermeture du mois d’août.

Cinquième Suisse
Une photo de famille, vite fait, avant de prendre la route. ©AH

« Aude, vient ! », me lance-t-il avec cet accent chantant. Impossible de dire non à un Espagnol aussi enjoué et prêt à jouer au guide touristique. Ici, la Plaza de Colón, là le quartier des affaires, l’hôtel où séjournent les Beckham… Le temps d’évoquer la beauté de la Vue des Alpes et des multiples communes traversées et visitées que nous voilà arrivés à Alcobendas, où se situe non seulement le restaurant suisse, mais aussi le Club Suisse et l’Ecole Suisse. Oui, à une dizaine de kilomètres de la capitale, c’est une véritable communauté qui s’est créée.

Le repère des Suisses

Sur place, quelques enfants profitent de la fraîcheur de la piscine pendant que parents et amis de la famille prennent un bain de soleil ou tchatchent à l’ombre. A la terrasse du Chalet Suisse, une petite équipe, parlant espagnol, m’accueille à sa table. Tous sont romands, à un Suisse-allemand près. « On se retrouve en général ici tous les dimanches, m’explique-t-on. C’est un lieu social. » En ce 31 juillet, l’endroit est pourtant presque désert ; avec l’école fermée durant les vacances, les Suisses se sont empressés de s’expatrier, le temps de quelques jours. Le 1er août a d’ailleurs été fêté le vendredi 29 juillet. Pratique pour certains, scandaleux pour d’autres. « Nous avons préféré ne pas y aller », me lance Catherine, qui ne comprend pas une telle démarche. Patriotique, elle ne l’est pourtant pas vraiment. Elle avoue se scandaliser quand ses amis mangent une fondue ou une raclette en plein été ! « C’est du fanatisme », rigole-t-elle.

Arrivée à Madrid à l’âge de 14 ans, Catherine n’a pas eu d’autre choix que de suivre ses parents. Après un break de huit ans à Bruxelles, elle est pourtant revenue dans le Sud. La Suisse, elle l’avait quittée depuis bien trop longtemps. Aujourd’hui, cette Romande possède d’ailleurs la nationalité espagnole. « Mes parents avaient été choqués à l’époque. »

La maman, Jacqueline, a elle accompagné son mari, envoyé pour y travailler, de 1963 à 1967. « Nous sommes revenus en 1976 et de là, je ne suis jamais repartie ! » Style de vie, gaîté des Madrilènes, elle a rapidement apprécié cette culture, « même si à ce moment-là, il manquait beaucoup de choses au pays, et que c’était comme un retour en arrière. »

Malgré le nombre d’années passées ici et le passeport en poche, cette Jurassienne ayant vécu dans le Canton de Vaud ne se considère pas Espagnole pour autant. « Vous savez, quand on vit dans un autre pays que le sien, on n’appartient ni à l’un ni à l’autre. On se retrouve entre deux », conclut-elle. Le verre est vide, il est temps de s’en aller.

Cinquième Suisse
Jacqueline et Catherine, mère et fille qui vivent désormais toutes deux à Madrid. ©AH

La piscine, elle aussi, se vide. Le restaurant ferme ses portes pour un mois. Madrid voit ses Suisses la quitter. Pour quelques semaines seulement. Car quel que soit leur regard sur la ville, tous s’y sont attachés.

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