Un edelweiss parmi les bacalhau

Après avoir posé leurs valises à Nice, Ädu Wahlen et Marc Lupien ont décidé de refaire leur vie à Lisbonne. Propriétaire d’un restaurant suisse, le couple assume ses choix, indépendamment d’un quotidien pas toujours simple.
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L’évasion, à une demi-heure de chez eux. ©AH

Mardi, jour de congé. Jour de plage en été. Alors que Marc Lupien s’en va gaiement tester la température de l’Océan Atlantique, Ädu Wahlen, lui, profite du transat et du parasol qui s’offrent à lui. Une bouteille de blanc est commandée, puis une deuxième. Insouciance. En apparence. « J’aurai aimé pouvoir prendre un cours de kitesurf, me confie Marc en regardant tous ces cerfs-volants colorés se mouver à quelques mètres de lui. Malheureusement, avec la soirée d’hier, je ne peux pas me le permettre. »

En ce lundi de juillet, le Bistro Edelweiss a accueilli moins de 10 clients. « C’est mieux que rien, mais on aimerait toujours pouvoir être complet, comme dimanche soir où l’on n’a pas arrêté ! » Le couple préfère voir le bon côté des choses mais ne se fait pas d’illusion: si la haute saison attire de nombreux touristes, il n’en demeure pas moins qu’un restaurant suisse peine à faire le plein à Lisbonne.

A deux pas du Bairro Alto, à l’écart du quartier le plus animé de la ville, une pancarte invite le passant à déguster raclette, émincé à la zürichoise, bratwurst, soupe à l’oignon et autres spécialités du pays non sans oublier quelques inventions culinaires*. «Je préférais préparer des plats que je connaissais, explique Ädu, le chef, originaire du canton de Berne. Et on voulait faire quelque chose de différent.» Gonflé, avoue-il. Le couple en paye le prix, tributaires d’une cuisine « exotique ». Cuisine qui leur permet tout de même de plaire aux habitants du quartier et de toucher une clientèle « qui, après quelques jours de bacalhau, en a jusque là ! » Des Helvètes en vacances, ils en accueillent régulièrement, ravis de déguster une fondue à des milliers de kilomètres de chez eux. « Les Suisses d’ici par contre, on ne les voit jamais. La communauté n’est pas très patriotique. »

Un choix assumé

Pauvres. L’adjectif est lâché au cours d’une discussion. Face à un quotidien pas toujours simple, ils ne regrettent rien. « A Bâle, nous travaillions ensemble, et tout se passait bien. Mais nous avions envie d’ouvrir notre propre établissement. Sauf qu’en Suisse, il te faut trop de zéros pour ça », explique Marc, canadien qui s’est établi au pays dans les années 80.

C’est en 2002, suite à un héritage, que le couple s’expatrie à Nice, attiré par le Sud, la mer, les palmiers. Ils y ouvrent un bar. « Quatre, cinq mois plus tard, on a réalisé la connerie qu’on avait faite. » Non pas une histoire de fiasco, mais un gros choc culturel. Des tensions socio-raciales se font sentir. « On a tout de suite compris qu’entre vacances et commerce, ce n’était pas pareil.  Mais on ne pouvait pas être à perte ; on n’a pu revendre l’endroit que sept ans plus tard. » Pour retourner en Suisse? Jamais. Trop petit, trop fermé. « A chaque fois que je reviens, je ne me sens pas à l’aise, raconte Ädu. Tout doit être parfait, correct ; après 22 heures, tu ne peux plus faire de bruit, tu ne peux pas sortir les poubelles quand tu veux… Cette suissitude me dérange.»

Barcelone trop touristique, Berlin trop nordique. D’escapades en escapades, le coup de cœur se portera sur Lisbonne, où la mentalité leur plaît. Ils y ouvrent le « Heidi Bar ». Kitsch à souhait, gros succès. Alors qu’ils avaient en tête un petit bar vin-fromage, ils assument difficilement le retour à cette vie nocturne. Devant de plus faire face à de nouvelles lois et un loyer trop élevé, Marc et Ädu se lancent un nouveau défi : le Bistro Edelweiss, qu’ils tiennent depuis quatre ans.

Le petit plus

Assise à une table en ce lundi soir, j’y déguste une raclette. 100% Suisse ? Rien n’est sûr, la plupart des ingrédients étant achetés au Portugal, les frais de douane étant bien trop importants pour de si petites quantités. Quoi qu’il en soit, le goût y est.

Sur le papier peint fausses pierres et motifs seventie’s se côtoient skis, vaches et coucous. Le petit oiseau sonne neuf coups. Radio Nostalgie en fond sonore, l’immersion est totale – si l’on fait abstraction des 37 degrés hors de ces murs ! Les deux hommes ont mis du cœur à l’ouvrage. L’ambiance est chaleureuse.

Un Londonien, habitué des lieux, m’incite à venir goûter son sorbet. « It’s really lovely, isn’t it ? » Arrivent deux clientes, françaises. Aux petits soins, Marc leur détaille toute la carte, faisant défiler les photos de chaque plat sur une tablette tactile.

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La tablette tactile. Ou comment faire connaître les plats suisses! ©AH

« C’est ce qui fait la différence chez nous. Au Portugal, on mange bien, mais le décor est nul et le service n’est pas attentionné…», avance-t-il tout en tenant à préciser : « On ne râle pas. Ici, c’est comme ça. Mais ça nous choque de voir certains expatriés qui pestent tout le temps. Si tu es parti de ton pays, c’est qu’il y avait une raison ! »

Leur raison, ils s’y tiennent. Les choix sont tels qu’ils les ont fait et les assument. « La vie ici nous plaît, m’assure Ädu. Mais avec un seul jour de congé, ce n’est pas assez pour se sentir intégrés. » Qu’ils soient en France, au Portugal ou ailleurs, telle est la vie bien particulière des restaurateurs. « Dans la gastronomie, il n’est pas simple de se faire des amis avec de tels horaires. On loupe aussi énormément de choses, que ce soit un concert, une pièce de théâtre, un festival. On peut tout juste se faire un cinéma le mardi soir. »

Les deux compères fêteront leur 55 ans l’an prochain. Bien trop tard pour penser à une reconversion. Ädu songe plutôt aux ingrédients à acheter le lendemain pour fabriquer son gâteau aux carottes et ses spätzlis maisons.

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Ädu et Marc, dans leur restaurant, à leur image. ©AH

*  Si vous passez dans le coin, vous devez absolument vous arrêtez pour tester la soupe pastèque menthe: un délice!

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