Vivre à Bucuresti? Oui, mais…

Quand je parle des Livetrotters et de mon projet de partir à la rencontre des Suisses de l’étranger, la même question revient à chaque fois: « Mais comment est-ce que tu les trouves tous ces gens? » Si la plupart répondent à ma demande via les forums d’expats, le bouche-à-oreille peut aussi déboucher sur de belles rencontres. La preuve à Bucarest.

Au détour d’une conversation avec Elena, mon hôte Airbnb, celle-ci me lance: « Mais ma sœur connaît un Suisse. Attends, je vais lui demander son contact! » 15 minutes plus tard, j’étais ami avec lui sur Facebook. Le rendez-vous était pris! Quant à Jakob Hausmann, vieux de la vieille à Bucarest si l’on peut dire, c’est Serge Gonvers qui, lorsque je l’interviewais, s’est proposé de lancer un petit coup de fil pour lui dire qu’il fallait accepter de rencontrer la journaliste qui se trouvait en face de lui!

Si les rencontres furent courtes, elles ont été néanmoins très intéressantes. Voici leur histoire, ou plutôt un fragment de leur parcours de vie.

Philippe Hofer: apprendre à vivre la vie

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Philippe Hofer profite d’une de ces sympathiques terrasses installées dans des cours intérieurs de bâtiments abandonnés. ©AH

Horloger originaire du Landeron mais se considérant « plutôt Biennois », Philippe Hofer en avait ras le bol de son boulot. « Dans ma boîte, six sur 14 avaient fait un burn-out… Je travaillais pour vivre, je ne vivais pas pour travailler. » Ne voulant pas être le prochain sur la liste, il voit se profiler la solution dans l’expatriation. Le trentenaire relaye l’annonce autour de lui ; il veut s’établir ailleurs, si possible en Espagne. Le Sud attendra, c’est en Roumanie qu’on lui propose un poste. « Un Biennois qui se chargeait de la vente horlogère cherchait une personne pour s’occuper du service après-vente, beaucoup de montres étant volées à la frontière. » Un mal pour un bien. Son contrat est signé, de six mois à un an, « le temps de voir ». C’était en février 2009.

Sept ans et des poussières plus tard, Philippe est toujours établi à Bucarest. « Ca m’a très vite plu, raconte-t-il. Il faut dire qu’ici, on n’a pas à se plaindre. Avec 500 francs, on vit bien. Je travaille 40 heures par mois, je loue une maison… Chez nous, des opportunités comme celles-ci n’existent pas. » Il ajoute en rigolant que dans sa boîte, on lui demande de travailler plus tranquillement, alors qu’on le considérait comme flemmard à Bienne. « En Suisse, ça te donne tout de suite mauvaise conscience, et finalement ici j’accepte d’être flemmard ! J’apprends à vivre la vie. »

Son temps libre, il le consacre aux voyages, à la musique, à son groupe. « Notre nouveau guitariste est d’ailleurs Roumain, on bosse ici ensemble pendant que les autres répètent en Suisse. Et la vie est belle !», lance-t-il avec un sourire.

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Dany et Brynjar, venus à Bucarest pour discuter musique, entre autres. ©AH

Dany Digler semble inspiré. Avec Brynjar Thorsson, ils sont venus parler musique avec leur pote, et espèrent trouver quelques dates pour tourner avec leur band ; but premier, mais Dany le reconnaît, il pourrait bien lui aussi s’établir définitivement en Roumanie. Il faut dire que les mots de Philippe laissent songeur… Buvant une gorgée de bière sur la terrasse d’un café à l’ombre des feuillages, ce dernier semble effectivement heureux.

Seule ombre au tableau : le pain et le Gruyères lui manquent. Un moindre mal comparé à la famille et aux amis. « J’avais fait un deal avec mon patron, j’avais droit à 10 à 12 vols par an! », lance-t-il avec un petit clin d’œil.

Jakob Hausmann: de la difficulté d’être Suisse à l’étranger

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Jakob Hausmann s’est fait un nom à Bucarest. ©AH

La famille. Le sujet est abordé, quoique vite expédié par Jakob Hausmann, arrivé à Bucarest il y a 26 ans. «Un de mes fils ne me parle toujours pas, m’avoue-t-il. Quant à ma mère, elle était très fâchée. Mais maintenant, elle est fière, tout comme mon père. » Il y a de quoi. Durant sept ans, ce Thurgovien a eu son propre show culinaire à la télévision roumaine. « Les gens me reconnaissent dans la rue! » Aujourd’hui, il se consacre uniquement à son restaurant qu’il tient depuis 19 ans, idéalement situé dans la vieille ville, tourisme oblige.

Meule de Gruyère en vitrine, carte du pays, écussons des cantons… Ici, la Suisse est à l’honneur. Pour autant, il ne considère pas le Mica Elvetie comme un restaurant helvétique. « Ma spécialité, c’est la viande sur pierre, assure-t-il. Il y a une dizaine d’années, fondue et raclette étaient des mets complètement nouveau, mais aujourd’hui, les gens ne partent pas en vacances à Bucarest pour manger des plats suisses. »

Il semblerait qu’ils soient plutôt attirés par des repas de qualité, préparés par un chef renommé. Aux murs, diplômes et photographies de politiciens, musiciens, sportifs et autres célébrités roumaines et internationales en témoignent. Jakob Hausmann me fait le tour du propriétaire, avec une satisfaction certaine. Satisfaction d’autant plus compréhensible lorsqu’il m’explique qu’en tant que Suisse, on ne lui a aucunement facilité la tâche. « Tout le monde pense que tu es riche ; c’est plus compliqué de vivre ici dans ces cas-là. » Non sans oublier le flou qui règne autour des lois, des règles censées être les mêmes pour tous. « Ils peuvent pénaliser un étranger, fermer un établissement sans raison », explique-t-il amer. Un point qui lui fait regretter l’organisation nette, claire et précise de la Suisse.

Cinquième Suisse
En face du restaurant, les mendiants.©AH

Assis à la terrasse, Jakob Hausmann pointe aussi du doigt les mendiants installés en face de son restaurant. Je le rassure, à Lausanne, ce n’est pas mieux.

Il sourit et conclut: « J’aime ce pays malgré tout : je m’y sens bien, plus tranquille, plus respecté. » Quelques mots à sa femme, venue interrompre l’interview, un dernier baiser. Il est temps de retourner aux fourneaux. Et moi d’aller manger un covridog.

 

 

 

 

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