Quitter Bâle pour le « Paradis »

Clope au bec, café fumant, Martin Alioth me reçoit dans un sublime jardin d’hiver, lui-même entouré de verdure. Quatre hectares de tranquillité. Deux lits de rivières qui se rejoignent pour créer un îlot où sont installés table, chaises et barbecue. Un chien aboie. Au loin des ânes gambadent dans un espace clôt. Où sont les moutons? Cliché or not cliché. Soit-dit en passant, ciel gris mis à part, on se verrait presque jalouser ce journaliste bâlois. Et pourtant, « lorsqu’on a acheté cette maison avec ma première femme, c’était une ruine. Il n’y avait pas d’eau, pas de toilettes. Dehors, c’était une jungle, un espace envahi de muriers. » On a peine à imaginer l’état dans lequel se trouvait cet endroit, aujourd’hui « so typically irish », lorsque Martin et son ex-femme y ont emménagé en 1984.

Cinquième Suisse
Martin Alioth, dans sa bulle, à l’intérieur de son jardin d’hiver. ©AH

Jeunes, aventureux; à cette époque là, ils ne craignaient rien. Pas même de partir vivre dans un pays où ils n’avaient jamais mis les pieds. « Gabrielle voulait changer de profession, raconte-t-il. Elle avait envie de s’établir en Australie pour y observer des oiseaux exotiques, moi je ne pouvais pas, car j’avais besoin de ce lien avec le Moyen-Age (ndlr : sa thèse portait sur Strasbourg au Moyen-Age). » Le choix de l’Europe s’est ainsi fait. Ni Hambourg, ni Londres, « car nous désirions une mentalité différente de la Suisse ». Ni la Finlande ni le Portugal, pour cause de barrière de la langue. Visualisant la carte du monde, les voilà qui tombent d’accord pour l’Irlande. « Là-bas, il n’y avait pas de journalistes freelance, c’était une chance pour moi. Avec le tourisme, les conflits civils, l’Union européenne, et des aspects similaires à la Suisse, je savais qu’il y aurait beaucoup de points d’intérêts pour les médias. »

Pensant avoir le monde à ses pieds – tout lui ayant réussi jusqu’à ses 30 ans -, Martin Alioth déchante vite. Les papiers qu’il rend ponctuellement aux journaux et radios germanophones ne lui permettent pas de survivre, les petites annonces qu’il parcourt ne correspondent en rien à ses qualifications. « Difficile pour le self-confidence », lâche-t-il avec l’accent british.

Arrive le 28 février 1985. L’I.R.A. bombarde une station de police, tue neuf personnes. Triste événement qui restera gravé dans la mémoire de Martin Alioth pour une raison bien particulière: c’est cet instant-là qui lancera sa carrière. « Le 1er mars, j’avais 10 interviews live en Suisse et en Allemagne. » Inscrit dans les bases de données, l’homme s’est ainsi petit à petit fait un nom. La terreur du Nord, l’Église, ce protestant n’y connaissait rien; il en est devenu un expert. Depuis, il travaille en tant que correspondant pour l’Irlande. Et également pour le Royaume-Uni depuis l’an 2000. Un poste à l’interne supprimé, une chance pour lui. « Le métier a beaucoup changé, aujourd’hui les médias doivent me justifier. Je n’aurai pas pu survivre juste avec l’Irlande. »

Suisse de naissance, Irlandais de cœur

Son lien avec la Suisse? Il ne se limite quasiment qu’à ses employeurs. « J’ai aussi quelques amis et de la famille. J’y retourne quatre fois par an, mais je n’y suis pas en vacances. Pour moi, la Suisse n’est pas un refuge. »  » Je n’ai jamais eu l’idée de revenir, continue-il, si ce n’est lors de mon divorce. J’ai eu un mois pour décider ce que j’allais faire…. Le résultat était clair. » Établi en Irlande depuis 32 ans « et une semaine », Martin Alioth a fait sa vie ici, au nord de Dublin : il s’y sent bien, surtout en tant que « propriétaire du Paradis ». « Les gens ici sont plus curieux, plus ouverts, les rencontres bien plus agréables qu’en Suisse. » Le constructeur de sa maison est d’ailleurs devenu son meilleur ami. Il s’est marié avec Dorothy, une Irlandaise pure souche, en juin dernier. Une vie tel un long fleuve tranquille… Seule tracasserie, « on nous a interrogé chacun séparément durant 20 minutes pour être sûr que ce n’était pas un mariage blanc. J’étais fâché. » D’autant plus que d’ici quelques années, il songe à se faire naturaliser. Il n’a pour l’instant pas encore franchi le pas, taxes obliges.

Le Brexit ne lui fait pour ainsi dire pas peur. « Si je devenais persona non grata, je pourrai devenir Irlandais comme ça », conclut-il, accompagnant sa phrase d’un claquement de doigt.

Cinquième Suisse
Martin Alioth pose devant sa porte colorée, si typique des maisons irlandaises. ©AH
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